Peut-on
encore faire le procès du régime franquiste, 33
ans après les
funérailles nationales de Francisco Franco ? La
réponse est non.
Peut-on faire, 69 ans après la fin de la guerre
d’Espagne, le
recensement officiel de dizaines de milliers de
« disparus »,
Républicains fusillés et jetés dans
des fosses communes ? Pas
davantage, hormis peut-être quelques cas isolés un
jour ou l’autre.
Le juge
Baltasar Garzón visait très haut quand il
annonça le 16 octobre l’ouverture d’une instruction controversée,
la première instruction jamais
menée en Espagne, autorisant l’ouverture
de fosses dans 19 lieux, dont celle de Federico Garcia Lorca, et pour
faire nommer « crimes contre
l’humanité » les
exactions et atrocités franquistes commises durant la Guerre
(1936-1939) et dans les années qui suivirent.
Allaient
devoir apparaître quelques questions d’ordre
juridique inévitables,
mais plus sûrement des tirs de barrage éminemment
politiques. Ce qui
fut le cas.
L’ambitieux
(trop ambitieux ?) coup de pied dans la fourmilière
de Baltasar
Garzón-- qui, réussi, aurait
provoqué une onde de choc historique
exceptionnelle en Espagne mais aussi hors d’Espagne--
n’aura pas eu de
suite. Devenu un non évènement dès la
décision le 7 novembre du parquet
espagnol de stopper net toute enquête, le sujet ne faisait
l’objet que
d’entrefilets dans la presse de droite, El Mundo et ABC en
tête, le 21
novembre.
« L’instruction » du
juge n’aura pas duré un mois, tellement
toutes les parties opposées, formations politiques de droite
en
commençant par le Parti Populaire, le parquet espagnol, bon
nombre de
religieux, les nostalgiques du franquisme, directement ou indirectement
concernées, ont fait front commun, regroupé
toutes leurs forces vives
pour tuer dans l’œuf puis jeter à la
trappe
« l’instruction » du
juge
avec quelques pelletées de terre
par-dessus.
114.000
« disparus » à nouveau
enterrés
Le
juge Garzón a jeté l’éponge
mais n’a pas renoncé à tout. Il a
annoncé
en effet le mardi 19 novembre qu’il n’instruirait
plus son enquête sur
les « disparus » du franquisme,
mais il a passé le relais aux
« tribunaux locaux
compétents », conformément
à l’avis du parquet.
Annonce apparemment paradoxale, quand on sait que le juge Garzon, avant
le 16 octobre, estimait que la législation toujours en
vigueur définie
par la loi dite « de la mémoire historique
», donnait trop de pouvoir
aux autorités judiciaires locales, qui pouvaient accepter ou
refuser
d’autoriser les exhumations des victimes du franquisme et
cédaient bien
souvent face aux pressions des milieux réactionnaires,
partisans de
taire les crimes de la dictature franquiste. Le juge voulait que soit
instituée une procédure exigeant
systématiquement l’ouverture des
fosses, afin que soit enfin reconnu et mis à la
portée de tous le droit
de connaître la vérité sur cette
période. De fait échec du juge. Il est
légitime dans ces conditions d’avancer que ces
milliers de noms
risquent maintenant de se perdre dans les nombreux tribunaux des
provinces espagnoles. Les magistrats, du moins ceux qui voudront
s'attaquer aux dossiers, devront convaincre les témoins de
venir à la
barre.
Crimes contre l'humanité
Il faut
souligner que dans son arrêt le juge maintient que Francisco
Franco et son entourage ont bien eu « une
activité criminelle générale,
systématique et planifiée de disparitions
et d’éliminations de personnes pour des raisons
idéologiques » qui constitue « des
crimes contre l’humanité ». «Les
faits sont les faits et le juge d’instruction ne les a pas
inventés», ajoute
le magistrat, répliquant au parquet (le procureur Javier
Zaragoza) qui l’avait accusé de vouloir mener une
sorte «d’inquisition
générale». « Déclarer
éteinte, pour cause de décès, la
responsabilité des principaux chefs
[de la répression franquiste] n'est pas la même
chose que leur octroyer
l'impunité, le pardon et l'oubli
judiciaire », a estimé le juge
Dans
la plupart des 152 pages de son arrêt du 18 novembre, Garzon
réfute
longuement les arguments portés contre lui par le procureur
Zaragoza.
Se prévalant sur ce point de l'appui du Comité
des droits de l'homme
des Nations Unies, le juge continue à réclamer
l'annulation de
l'Amnistie de 1977. A propos de la condamnation pour crimes contre
l'humanité des dignitaires du nazisme, en 1945 par le
Tribunal de
Nuremberg, Garzón affirme que ce tribunal fonda ses
sentences contre
Goering, Ribbentrop et d'autres « en
contemplant une limite
temporelle remontant au 30 janvier 1933 et à
l'accès du nazisme au
gouvernement de l'Allemagne, clairement antérieur au
début de la
seconde guerre mondiale, en 1939, et de la guerre civile espagnole, en
1936 ».
Pas
de procès ...faute d’accusés dans le box
Et
dans son procès-verbal, le juge de constater
l’extinction de l’action
pénale visant le dictateur Francisco Franco et 43 hauts
dignitaires de
son régime (1939-1975).
« Humour » macabre : il
a obtenu certification
officielle ...de leur décès.
« Le 20-N » pour Franco. Il en a
déduit,
selon le droit pénal, que l’A udience nationale, le
tribunal madrilène
dont il dépend et qui est notamment chargé de
juger pour toute
l’Espagne les affaires de crimes contre
l’humanité, n’a pas
« compétence ».
Le gouvernement
de M.
Zapatero s'est engagé mercredi 19 novembre à
fournir aux familles des
« disparus » du franquisme
« tous les moyens
nécessaires » pour
rechercher les restes de leurs proches. « Lorsqu'une
enquête judiciaire
se termine, elle se termine », mais
« l'action du gouvernement, c'est
autre chose », a assuré le ministre de la
Justice, Mariano Fernandez
Bermejo. Cependant les familles des Républicains avaient
dénoncé
l’immobilisme du gouvernement de M. Zapatero.
Plus
de 70 personnalités, artistes et juristes espagnols et
étrangers ont
pris la défense jeudi 20 novembre des victimes du franquisme
et de
leurs proches. Une trentaine d'intellectuels et artistes, dont
l'écrivain portugais José Saramago, prix Nobel de
littérature 1998, et
l'Argentin Ernesto Sabato, ont signé un manifeste « en faveur
de la justice pour les victimes du franquisme ».
Ce document a été remis à l'ARMH. Par
ailleurs, plus de 40 juristes,
dont la moitié originaires de pays d'Amérique
latine, ont signé un
manifeste promu par l'organisation de défense des droits de
l'Homme
Amnesty International pressant le gouvernement socialiste espagnol « de garantir
une enquête judiciaire efficace sur ces disparitions
forcées ».
Rappel :
l’Audience nationale avait bloqué le
7 novembre son
enquête sur les quelque 114.000
« disparus », le temps
d’examiner un appel du parquet
sur sa compétence juridique. Le parquet estimait que les
« enlèvements
illégaux » visés par
l’instruction n’étaient pas du ressort
de
l’Audience nationale mais des tribunaux des provinces
où avaient
disparu les victimes des franquistes. Quant aux crimes des franquistes,
le parquet estimait qu’il y avait prescription, puisque
« couverts »
par la trop connue loi d’amnistie de 1977,
« le pacte de l'oubli»...date
de la deuxième mort des
« disparus ».
Plus
d’accusés vivants, plus de criminels, plus de
procès.
« Les
enfants perdus du franquisme »
Donc
Garzón abandonne son enquête .., le cataclysme
n’a pas eu lieu et le
dictateur Francisco Franco et ses sbires ont
échappé à un jugement
posthume, thème espagnol tabou s’il en est.
Même si le magistrat a
réclamé « l'exhumation rapide
et urgente des corps sur lesquels il existe des données
», victimes selon lui d'un délit
continu d'« arrestation
illégale et de disparition forcée
».
Il
a aussi demandé une enquête sur les
milliers d'enfants qui ont été
arrachés à l'époque à leurs
familles républicaines, pour être
adoptés
sous de faux noms par des familles franquistes ou remis à
des
orphelinats. « Le
juge attribue au régime de Franco le vol de milliers
d'enfants
de mères républicaines, un drame quasi
inconnu », affirme le site latinreporters.com
En
effet c’est sur l'importance qu'il recommande d'accorder
aujourd'hui
aux disparitions que Baltasar Garzón est
« le plus éloquent »,
selon ce
site, pour lequel fussent-ils encore vivants
« à 60 ans et
davantage »,
ces enfants volés sont eux aussi, aux yeux de
Garzón, victimes du crime
imprescriptible et non amnistiable de disparition forcée, la
perte de
leur identité sous un nom d'adoption ayant
empêché leurs proches de les
retrouver. Ce crime, argumente en substance le juge, se
perpétue dans
le temps et ne s'éteindra que lorsque les enfants
volés auront retrouvé
leur véritable identité, commente latinreporters.
Baltasar Garzon attribue aux franquistes « le
développement d'un système de disparition
d'enfants mineurs de mères
républicaines (mortes, prisonnières,
exécutées, exilées ou simplement
disparues) pendant plusieurs années, entre 1937 et 1950,
sous la
couverture d'une apparente légalité,
contrairement à ce qui se passa
des décennies plus tard en Argentine entre les
années 1976 et 1983 ».
Garzón prétend que la couverture
légale de ces disparitions en a rendu « les
effets plus durables, ainsi que plus difficiles à
détecter et à faire cesser » que
les effets de vols d'enfants sous la dictature militaire argentine.
Un
document d'une institution religieuse citée par
Garzón chiffre à 30.960
au cours de la décennie 1944-1954 le nombre d'enfants de
prisonnières
politiques placés sous tutelle de l'Etat. Selon le
magistrat, c'est
toutefois « un nombre
indéterminé » d'enfants
qui, de manière
« systématique,
préconçue et avec une
volonté véritablement
criminelle », auraient
été soustraits à des familles « qui
ne s'ajustaient pas au nouveau régime
[franquiste] ».
En
page 56 de son arrêt, Garzon relate cet épisode du
début des années 40
basé sur le témoignage de Félix
Espejo, ancien mineur des Asturies:
« Un
jour, les mères [prisonnières] sortirent avec
leurs enfants dans la
cour [de la prison de Saturraran]. Les religieuses leur dirent que les
enfants devaient rester à l'intérieur pour une
révision médicale. Il y
en avait une centaine. Lorsque les mères
rentrèrent, ils n'étaient plus
là. Concepcion [une prisonnière], qui n'avait pas
d'enfant, fut
impressionnée par les scènes de douleur et par
les cris des mères qui
réclamaient leurs petits. Ils les menacèrent en
leur disant de se taire
si elles voulaient rester en vie. Une femme d'Oviedo
libérée peu après
vit sa fille dans une maison de militaires, à Valence, mais
on ne sait
pas si elle a pu la récupérer ou
non »
Plus
loin dans son procès verbal Garzón aborde un
autre thème, mais
directement lié au thème des
« disparitions », qui ne manquera
pas
d’intriguer les plus jeunes des descendants de
Républicains :
« Francisco
Franco (...) autorisa en août 1938 le chef des Services
psychiatriques
militaires à créer le Cabinet d'investigations
psychologiques, dont la
finalité primordiale était la recherche des
racines psychophysiques du
marxisme, qui ne peut avoir d'autre précédent que
l'Institut pour la
recherche et l'étude de
l'hérédité créé
[dans l'Allemagne nazie] par
Himmler ».
Garzon attribue au docteur Vallejo Nagera les propos
suivants : « Nous
avions déjà exposé dans d'autres
travaux l'idée des relations intimes
entre le marxisme et l'infériorité mentale... La
vérification de nos
hypothèses à une transcendance politico-sociale
énorme, car, si comme
nous le pensons, les militants marxistes sont de
préférence des
psychopathes antisociaux, la ségrégation totale
de ces sujets dès
l'enfance pourrait libérer la société
d'une plaie si terrible ».
Pour
les familles des Républicains, le retrait de
Garzón a fait l’effet
d'une douche froide. Pour Emilio Silva, président de
l'Association pour
la récupération de la mémoire
historique (ARMH), la décision de
Garzón «
met
en évidence la faiblesse de la démocratie
espagnole
à l'heure d'affronter la réparation pour les
victimes du
franquisme ». Et
d’ajouter : « une porte se referme
mais il existe d'autres tribunaux (...) Beaucoup
de gens aujourd'hui ont surmonté leur peur grâce
à l'initiative de
l'Audience nationale le mois dernier et ils ne renonceront pas
à
retrouver la trace de leurs disparus ».
Emilio Silva a salué ainsi
cet électrochoc, fustigeant
légitimement « une
classe politique et un gouvernement qui peuvent dormir tranquilles en
gérant un pays où des milliers de personnes
[assassinées par le
franquisme] ne jouissent pas du droit à une
sépulture digne ».
Son
association qui, depuis 2000, a déjà ouvert des
centaines de fosses
communes dans tout le pays, entend bien continuer l'exhumation de
milliers de corps de victimes du franquisme, avec ou sans
l’Etat
espagnol.
Les
morts de la Guerre attendront
L’urgence
avec laquelle l’Audience nationale, pressionnée
par le parquet, a
d’abord fait suspendre l’enquête, avant
de dessaisir le juge, s’il le
fallait -- ce qu’elle n’a pas eu besoin de faire --
révèle qu’il y
avait bien le feu dans la demeure.
Pourquoi
n’est-ce pas « rouvrir
inutilement de vieilles blessures » ?
Accusé sur le plan juridique et politique, Garzón
a été aussi décrit
par ses détracteurs comme une
« star » plus
préoccupée d'occuper la
« une » des journaux que de bien
ficeler juridiquement ses dossiers....
« Sept
décennies après la guerre civile,
plus de trente ans après l'avènement de la
démocratie, l'Espagne, qui
se targue d'être la septième puissance mondiale,
cache sous un tapis,
sous le bitume des autoroutes, des milliers de disparus, des cadavres
sans nom dans des fosses communes. Des torturés, des
fusillés. C'est
sûr, la justice ne pouvait pas attendre une minute de
plus », s’est insurgé
Ignacio Escolar, le directeur de la rédaction du quotidien Público.
En Espagne,
jusqu'à
nouvel ordre, les crimes du franquisme resteront impunis, mais un
premier électrochoc a bien eu lieu.
Exit
donc Garzon, malgré ce baroud d'honneur dans son dernier
arrêt. Pour
latinreporters, son tour de piste (...) a laissé
néanmoins autour de
lui une opinion publique plus que réveillée,
puisqu’invitée à exhumer
tant des morts que des vivants (la poignée d'enfants
volés inconnus
qui, vraisemblablement, survivraient encore). http://www.latinreporters.com/espagnepol20112008.html
Silence
du président du gouvernement, le dit socialiste
José Luis Rodriguez
Zapatero. Si lors de sa première législature il
réveilla lui-même les
morts du franquisme, dont son grand-père, l'ampleur actuelle
du
dossier, gonflé par Garzon, incite désormais
à la prudence
gouvernementale. Entre autres parce que le roi Juan Carlos, lorsqu'il
était prince, jura fidélité aux
principes du franquisme, parce que la
monarchie fut restaurée selon le vœu de Franco et
parce que Baltasar
Garzon était considéré le 26 octobre
dans un article
de l'influent El Pais comme
« proche » des
néo-communistes républicains de la Izquierda
Unida
(Gauche Unie). « Un
cocktail potentiellement explosif, compte tenu de la
renommée mondiale
du juge vedette et de sa propension à mettre la justice au
service de
revanches historiques »
Malus-
Et
si le Caudillo n’était pas le fasciste
qu’on dit ? C’est
malheureusement ce que soutient dans son dernier livre,
l’écrivain
français Michel del Castillo (né à
Madrid en 1933), auteur notamment du
« Dictionnaire amoureux de
l’Espagne »(2005)...Si ce n’est
pas une
réhabilitation, ça y ressemble vraiment beaucoup.
Il a des indulgences
pour ce dictateur « au sourire faussement
épanoui qui lui donnait un
air de ravi de la crèche »...On a bien
lu. En 1939, sa mère et lui-même
avaient fui la guerre et l’Espagne des troupes franquistes
Source : l'auteur - Article original
publié le 23/11/2008
Sur l’auteur
Michel Porcheron
est auteur associé de Tlaxcala,
le réseau de traducteurs pour la diversité
linguistique.
Cet article
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