Ces Espagnols ont libéré Paris
Histoire. Pour
le 60e anniversaire de la libération de la capitale, on a enfin
invité les combattants espagnols. à l'époque, la
France n'avait pas été généreuse avec eux.
Guadalajara, Brunete, Madrid, Teruel, Ebro, Guernica, Santander,
Belchite. À côté des insignes de la deuxième
DB et de la France libre, les premiers half-tracks qui
pénètrent dans Paris pour la libérer le 25
août 1944 portent les noms des principales batailles de la guerre
d'Espagne. À bord de ces véhicules blindés
semi-chenillés se trouvent deux sections de la neuvième
compagnie espagnole de la deuxième DB, la « Nueve »,
commandée par le capitaine Dronne. De Leclerc, elle a
reçu l'ordre de « filer droit sur Paris, d'entrer dans
Paris, de prendre tout ce que vous trouverez et de faire vite ».
Le déroulé de la libération de Paris est connu. Il
a été maintes fois raconté avec ses barricades,
ses jeunes femmes en liesse embrassant les libérateurs, De
Gaulle descendant à pied les Champs-Élysées. Le
rôle des antifascistes étrangers, en particulier ceux des
maquis de Rambouillet et de l'Oise, est connu. Pas celui des
Républicains espagnols. Ils ont été jusqu'ici les
grands oubliés de cette bataille.
Ils ont fait la guerre contre Franco et ses alliés
Ils s'appellent
Amado Granell,
Bamba,
Martin Bernal,
Fabregas,
Montoya,
Moreno,
Camons,
Gualda,
Lozano,
Royo, les frères
Pujol,
Carapalo, les
Gitans…
Des hommes venus de toute l'Espagne. De 1936 à 1939, ils ont
fait la guerre contre Franco et ses alliés, Hitler et Mussolini.
«
Avec des moyens de fortune,
ils ont affronté les armes puissantes que les nazis mettaient au
point en Espagne et qui sèmeront un peu plus tard la mort en
Europe », dit Evelyn Mesquida, spécialiste de la
question. En 1939, quand la Catalogne est tombée, ils ont
quitté l'Espagne, près de 500.000, une vraie marée
humaine, à travers les Pyrénées.
La France, qui n'est pas en guerre contre l'Espagne et encore moins
contre les Républicains espagnols, les parque dans les «
camps du mépris », à Argelès, Saint-Cyprien,
Barcarès, Sept-Fons, au Vernet…
Plus de 15.000 y meurent de leurs blessures, de faim, de froid.
En 1940, ils sont contraints de participer à l'effort de guerre
français. Par milliers, ils sont incorporés de force dans
la Légion étrangère. Vichy se méfie de ces
« rouges » et les transfère en Algérie.
À l'armistice, pour mieux les surveiller, le régime de
Pétain les rassemble dans des «camps de châtiment
» au Sahara.
Lors du débarquement allié en novembre 1942, la situation
se complique à Alger. Les Américains affichent une nette
préférence pour Giraud. Les gaullistes sont affaiblis
d'autant plus que la colonne Leclerc qui a combattu au Sahara et au
Tchad doit se défaire de ses tirailleurs
sénégalais et camerounais, une bonne moitié de ses
effectifs. Les Américains ne veulent pas des Noirs dans les
unités blindées. Leclerc lance un appel aux «
volontaires » espagnols (3.500 selon certaines sources).
Et ils arrivent. Ils s'évadent des camps du Sahara, ils
désertent la Légion. La rumeur courait que le
débarquement allait se faire par le sud de l'Espagne.
Après avoir vaincu l'Allemagne,
ils étaient convaincus de pouvoir retourner en Espagne et de reprendre la lutte contre le franquisme. Avec, cette fois, du bon matériel.
Ils se rassemblent donc à l'appel du commandant Joseph Putz,
héros de la Première Guerre mondiale et des Brigades
internationales. Avec lui, ils intègrent le 3e bataillon du
régiment de marche du Tchad de la 2e DB, aussitôt
appelé le « bataillon espagnol » qui comprenait
trois compagnies.
Des trois, seule la 9e, la « Nueve », a le statut d'unité espagnole. La plupart de ses officiers sont espagnols. Ils commandent leurs hommes dans leur langue.
« Du courage et une grande expérience du combat »
Combien d'Espagnols sur les 14.500 hommes de la 2e DB qui entrent dans
Paris ? Une bonne centaine au 1er août 1944. D'eux, le 1er
janvier 1945, le capitaine Dronne écrit : «
Les
Espagnols se sont remarquablement battus. Ils sont délicats
à commander mais ils ont énormément de courage et
une grande expérience du combat. Certains traversent une crise
morale nette due aux pertes subies et surtout aux
événements d'Espagne. »
À cette date, ils ne sont plus que 51. Une dizaine est
tombée en Normandie, 30 à Paris, d'autres dans les
sanglants combats d'Alsace.
Dronne ajoute : « De là à partir sans plus
attendre, même en désertant, il n'y a qu'un pas. »
Déjà, après la prise de Paris, certains se sont
« évaporés » pour rejoindre les leurs dans le
sud et le sud-ouest de la France.
Ils ont compris que les Alliés ne songent pas à Madrid. Le dernier carré ira jusqu'à Berchtesgaden, le nid d'aigle d'Hitler.
Tous sont démobilisés sans véritable indemnisation
de la part de la France. Il leur faudra attendre soixante ans pour que
Paris leur rende hommage.
Françoise Cariès (article publié dans la Dépêche du Midi le 23-8-2004)
Louis Royo, le dernier de la «Nueve»
« Des
Républicains espagnols qui sont entrés dans Paris avec la
Nueve, la neuvième compagnie de la deuxième DB,
commandée par le capitaine Dronne, il ne reste que moi.
Je suis fier de participer au soixantième anniversaire de la
libération de la capitale. Pour le cinquantième, personne
n'a pensé à nous. Nous n'avons pas été
invités aux commémorations. Nous étions alors
plusieurs. Maintenant, il ne reste plus que moi. Les autres sont partis
sans reconnaissance.
J'avais 17 ans quand j'ai fui le franquisme.
Je suis arrivé en France en 1939 par les montagnes à
Prats-de-Molo. J'ai été interné sur place puis
déplacé au camp d'Agde. Là, des tantes qui
étaient installées dans la région sont venues me
réclamer. Leurs hommes étaient à la guerre. Elles
avaient besoin de bras à la ferme.
Quand il y a eu l'armistice, les autorités françaises
n'ont pas voulu renouveler mes papiers. Les gendarmes m'ont
donné le choix, l'Espagne, l'Allemagne ou la Légion pour
laquelle j'ai opté comme beaucoup d'Espagnols. J'ai
déserté pour la France Libre, la 2e DB.
Quand les Américains ont eu consolidé la tête de
pont normande nous avons débarqué le 1er août 44
à Omaha Beach. Nous avons nettoyé la poche de Falaise du
7 au 21 août. Le 23, nous avons couché à Arpajon,
le 24 neutralisé un char allemand à la Croix de Berny.
Le 25 à Paris, notre bataillon a libéré les
Invalides et l'Ecole Militaire. Le 26, nous avons rejoint l'Hôtel
de Ville. Puis on a attendu de l'essence au Bois de Boulogne jusqu'au 7
septembre avant de partir vers la Moselle où j'ai
été blessé.
Depuis, j'ai un bout de ferraille dans le poumon. j'ai
été soigné dans un hôpital américain
en Angleterre puis j'ai été démobilisé sans un sou, sans habits, sans logement, sans travail ».