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Guernica : génèse du tableau de Picasso
D'après un texte de Josep PALAU i FABRE, poète, dramaturge et historien d'art espagnol
Au début du mois de janvier 1937, le gouvernement de la République Espagnole charge Picasso de peindre une grande fresque ou un panneau mural pour le pavillon espagnol de l'Exposition Internationale de Paris dont l'inauguration doit avoir lieu vers la fin du printemps de la même année.
Le 8 janvier, Picasso exécute une suite de gravures (planche en neuf parties) décrivant une sorte d'historiette qu'il intitule Songe et Mensonge de Franco et dont le propos est franchement caricatural.
Janvier, février, mars et presque tout le mois d'avril s'écoulent sans que Picasso se remette à travailler à l'oeuvre commandée, comme s'il manquait d'inspiration ou cherchait encore un thème adéquat. Le 26 avril, l'aviation nazie, avec la bénédiction de Franco, bombarde la petite ville basque de Guernica, perpétrant ainsi le premier "bombardement totalitaire" de l'histoire.
Le 1er mai, Picasso trace ses premières esquisses sur ce thème, entame ses premiers projets datés.
Picasso a toujours recours à la force des symboles et dans les ébauches commencées le 1er mai apparaissent encore les traces de ce langage sous-entendu dont il ne se départira que peu à peu et non sans mal. Cette lutte est visible à travers l'antinomie taureau-cheval par laquelle il veut, au début, représenter respectivement le peuple espagnol et le fascisme. En fait, le cheval est la seule figure vraiment problématique et c'est la raison pour laquelle on le retrouve inscrit dans un langage burlesque ou volontairement puéril ou bien avec une expression antipathique et repoussante, ou encore réduit à sa plus simple expression. Jusqu'au jour où le schéma d'un cheval tragique, qui remonte à sa jeunesse, s'impose à lui, supplantant toutes les recherches qui ne s'accordaient pas avec la tragédie. Picasso élimine alors les symboles et présente ses personnages nus et sans artifices. Car en dernier ressort, taureau et cheval, ces deux animaux familiers à toute l'Espagne, seront aussi deux personnages de la représentation.
Il y a donc rupture entre les ébauches et la réalisation définitive, non seulement pour une question de taille (Guernica mesure 349,3 x 776,6 cm) ou de proportion, mais parce que Picasso, une fois devant sa fresque, se sent responsable, conscient de la gravité de l'entreprise qui lui a été confiée.
Dans une première étape, comme nous le montre la photo de Dora Maar, le tableau est un immense dessin beaucoup plus grand que les esquisses et exécuté au pinceau, mais dessin cependant. Et c'est alors que Picasso se lance dans une véritable opération de magie qui consiste à rappeler à lui tout son passé de peintre et à l'actualiser. Par ce geste Picasso peut laisser croire qu'il recule au lieu de faire un pas en avant en créant un nouveau style. Or, dans cette attitude nous voyons une double signification. Le passé dont il s'agit est glorieux, jalonné par de nombreuses victoires (période bleue, période rose, cubisme, collages, etc.) ; Picasso tient à donner à la cause qu'il défend le meilleur de lui-même, et ce qu'il a de meilleur et qu'il puisse sacrifier devant l'holocauste de Guernica, c'est son passé de peintre. Picasso, bouleversé, se sent mobilisé, se change en soldat et par là son art devient tout à fait engagé, son passé qui semblait purement esthétique, s'engage dans le présent, devient éthique.
La suite du texte, très bientôt. Merci pour votre patience...
Ami personnel de Picasso, Josep PALAU i FABRE a écrit de nombreux ouvrages sur le peintre notamment El "Gernika" de Picasso et une étude monumentale sur les débuts du peintre, Picasso vivo. Le texte ci-dessus est une version abrégée de son intervention au congrès sur Picasso qui s'est tenu en 1980 à Santander, en Espagne.
Le tableau