« Avant tout, je me
présente car dans mes deux premiers messages, con las prisas
de escribirle y la emocion que me ha causado su pagina, he omitido de presentarme,
lo que hago ahora. Je m'appelle Richard Rodriguez (o Ricardo en Espanol,
tengo la doble nacionalidad) vivo en Béziers. »
Comme vous me l'avez demandé, je vous envoie quelques photos
du camp de concentration, dit camp de travail, de Bou Arfa en Algérie (*),
lieu appelé sur la carte géographique d'Algérie,
Bidon 5. C'est là que se trouvent aujourd'hui les
puits de pétrole, près de la ville de Relizane.
Je vais vous résumer comme je peux (jusqu'où ma mémoire
se souvienne) ce que fut le parcours du combattant de mon père,
Sinforiano Rodriguez. Il était originaire de Valencia,
gradé dans l'artillerie, Teniente Maestro Armero, sous les ordres
du Comandante Aguiloche y del Capitan Zasua ou Zazua (ce qui d'après Zazua, veut dire
en basque : fuego fuego).
Il a fait tout au début comme presque tous, les barricades à
Valencia avec les moyens de bord puis à Barcelone où il
a incorporé l'artillerie comme Teniente Maestro Armero.
(*) BouArfa se trouve en fait au Maroc (CF)
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Je voudrais
souligner ici un fait que j'ai relevé dans une lettre de votre
courrier et qui m'a un peu révolté, une personne dit que
les Républicains « pillaient les églises et tuaient
les curés ».
Mais ce qu'elle ne dit pas ou peut-être elle ne sait pas le
pourquoi, c'est que les curés tiraient depuis les clochers sur
les gens qui étaient pour la République. Cela se passait
à Barcelone, mon père avec ses hommes était venu du
front sur ordre pour intervenir dans cette (refriega).
Afin de calmer les gens et mettre un peu d'ordre, il était
entré dans une église près des Ramblas afin
d'arrêter cette tuerie. Quand il a pu rentrer avec ses hommes, tout
en retenant la population, ils n'ont trouvé personne. A force de
chercher, un de ses hommes a remarqué que derrière l'autel,
il y avait une porte, laquelle donnait sur un long couloir étroit
aux murs carrelés qui aboutissait dans une rue.
Un de ses hommes eut l'idée de frapper avec la crosse de son
fusil sur les murs : ils sonnaient creux. Derrière ces carrelages,
ils ont trouvé des cercueils à la verticale avec des squelettes
de soeurs (monjas) et un fœtus à leurs pieds. Ils ont sorti
tous ces cercueils à la porte et c'est là que la population
s'est le plus déchaînée.
Il y a de cela environ dix ans, une photo de ces cercueils à
la porte de l'église était parue sur la revue "Interview".
L'église s'appelait si je me souviens bien, San Juan. J'ai gardé
longtemps cet article mais je l'ai égaré malheureusement,
voilà la raison pour laquelle les gens se sont révoltés
contre le clergé.
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Je reviens
à l'histoire de mon père, il a lui aussi participé
à la bataille del Ebro où il a été enterré
par une bombe.
C'était déjà la retirada, il était
avec ses hommes ainsi que d'autre hommes qui avaient perdu leur unité
et qu'il récupérait au fur et à mesure sur la route.
Ils étaient cachés dans un champ labouré (c'est cela
qui l'a sauvé), quand les avions allemands (pavas) l'ont
survolé. Le capitaine Zazua était avec ses hommes sur le
bas-côté de la route.
Mon père lui dit : « no nos ven, no te declares
» (Ils ne nous voient pas, ne bouge pas).
Sa réponse fut celle-ci : «
porque? no tenemos cojones ? » (Pourquoi, nous n'avons pas de couilles
?).
Sur ce, il a commencé à canonner avec le peu qu'il avait.
Les avions ont fait demi-tour et ils ont commencé à bombarder
vers sa direction. Son groupe a été anéanti et lui-même
n'a jamais été retrouvé.
Quant à mon père, une bombe est tombée près
du lui. Il a été enterré par la terre qui était
labourée. Il avait juste la tête qui sortait de terre quand
ses hommes l'ont déterré. Sa jambe droite était déboîtée
au niveau du genou, ses hommes ont pu la lui déboîter, ils
lui ont attaché deux fusils, un de chaque coté de la jambe.
Il a été porté à hôpital de Figueras en
donnant l'ordre à ses hommes de ne pas le laisser, même contre
l'avis des médecins, car il savait que les franquistes tuaient tous
les militaires républicains qui se trouvaient sur les lits d' hôpitaux.
Effectivement, par la suite, ils ont du user de la force pour le sortir
de l'hôpital. Il a passé la frontière en traînant
la jambe avec ses hommes, tout juste deux heures après la fermeture
de celle-ci après s'être ouvert un passage à coups
de mitraillettes (los naranjeros).
Une fois passés, ils ont démonté leurs armes,
en ont fait un tas et l'ont dynamité car ils savaient que la France
bientôt allait être occupée. Ils ne voulaient pas que
ces armes se retrouvent aux mains des occupants. La sienne, un parabellum,
il l'avait cachée dans un trou d'arbre au cas où
il reviendrait. Son arme officielle, une Astra, il l'avait donnée
à un officier de la gendarmerie avec un reçu. Ses hommes appelaient
mon père Pancho Villa car il tirait avec les deux mains.
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De là, ils ont
été conduits par les gendarmes, comme des bêtes, les
femmes et enfants d'un coté, les hommes de l'autre, certains ne se
sont plus jamais retrouvés. « Allez, allez !
» disaient les gendarmes comme me racontait mon père. Arrivés
au camp d'Argèles il n'y avait rien, que le sable et la mer. Il fallait
dormir à même le sable, la moitié de la couverture en
bas et l'autre moitié pour se couvrir, pour faire ses besoins culo
al mar (cul à la mer). Je crois que la phrase, « vete a cagar
a la playa » (va-t-en chier sur la plage) vient de là. Les femmes
faisaient un cercle avec des draps pour protéger des regards celle
qui était au centre.
Le camp était divisé en deux, les civils d'un coté
et les militaires de l'autre.
Un peu plus tard, des baraquements en bois ont été construits
sur la plage.
Quelques temps avant, un avion républicain avait réussi
à aterrir. Avec son hélice, sa dynamo et sa batterie, les
républicains avaient fait une éolienne et quelques baraques
avaient de l'électricité. Les gendarmes n'en croyaient pas
leurs yeux.
Le camp était entouré de barbelés qui allaient
de chaque côté jusque dans la mer.
Il arrivait que des hommes prennent leurs valises et entrent en marchant
dans la mer. On les rattrapait en leur demandant : « donde vas ? » (où vas-tu ?). Ils répondaient : « me voy a mi casa » (je rentre à la maison) , ils avaient perdu la tête.
Mon père avait du vendre une paire de jumelles (catalejo)
qu'il avait pu rentrer avec lui, pour acheter de la quinine pour
un compagnon qui avait la malaria.
Les gens venaient les dimanches comme à une fête
pour les voir à travers les barbelés.
Les enfants demandaient à leurs pères : « Mais papa ! ils sont pas rouges !! »
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Mon père est resté
là pendant quelque mois. Grace à
la Croix Rouge, il avait réussi à
contacter sa mère qui était à Valencia.
Elle lui demandait une photo de lui « tout nu » car il avait été
donné pour mort dans le bombardement de Tarragona.
Elle l'informait que sa soeur, maîtresse d'école, était
sortie avec des enfants à destination d'Oran (Algérie).
Mon père s'est alors mis en contact avec elle et, vu qu'il avait
quelqu'un pour l'héberger, on l'a libéré pour qu'il
aille à Oran.
Il est arrivé dans une famille où sa soeur se trouvait
déjà. Cette famille, Villatela, était celle d'un ancien
député de Madrid à qui les franquistes avaient fait
faire un paseo (« promenade ») et qui n'a jamais été
retrouvé.
Mon père était orfèvre de métier. Mais
il a du faire mécanicien, réparateur de radiateurs, pour
pouvoir manger ...
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Un jour, une loi de Daladier
a déclaré que los rojos (les rouges) étaient
« un danger » pour la population ! Convoqués à
la caserne du Château Neuf à Oran, les républicains
espagnols pensaient qu'on allait les enrôler dans la Résistance.
Au contraire, mis dans des wagons à bestiaux (ils ne pouvaient
s'asseoir tellement ils étaient serrés) ils furent transportés
jusqu'à Relizane. De là, des camions les ont conduits à
Bou-Arfa en plein désert.
Le capitaine Odras (ou Audras) qui commandait ce camp était un
légionnaire marié à une sevillana. A l'arrivée
des espagnols, il a dit : « comme
vous le voyez, ce camp n'est pas entouré de barbelés,
celui qui veut se sauver, le désert se chargera de lui ». Par la suite, plusieurs
ont tenté de le faire, ils ne sont jamais arrivés à
destination, soit le désert a eu raison d'eux, soit ce sont les Sahraouis...
Ce camp, comme vous le voyez sur les photos, était fait de tentes
pour 8 ou 10 personnes. Ceux qui avaient un métier allaient aux
ateliers pour réparer le matériel. Les autres devaient à
pico y pala - à la pelle et à la pioche
- faire la voie du Transsaharien.
Chaque fois qu'il y avait une tempête de sable, tout était
à refaire.
Pour le casse-croûte, les espagnols avaient droit à une
boîte de sardines pour cinq personnes, le cinquième trempait
le pain dans l'huile. La miche de pain avait dix à quinze jours,
dure et verte dedans, il fallait l'enlever au couteau.
Ils avaient droit à deux litres d'eau par jour pour boire et
se laver. Plus tard, ils ont creusé un puits où ils ont trouvé
de l'eau. Ils avaient même fait une douche. Les repas étaient
faits de pois chiches ou haricots. Les sacs étaient versés
dans la marmite sans trier, avec une écuelle ils enlevaient les pailles
qui flottaient sur l'eau, les pierres allaient au fond.
Pour avoir une nourriture meilleure, mon père et quelques amis,
troquaient la leur avec les bédouins qui étaient tout le temps
autour du camp, contre des oeufs et des dattes. Avec cela, ils ont pu tenir
les quatre années mais beaucoup d'entre eux, n'ont pas pu résister.
Ils sont enterrés là-bas à même le sable.
Mon père est entré au camp avec 75 kg, il en est ressorti
avec 45 kg.
Les espagnols furent tous furent libérés à la fin
de la guerre quand les Américains sont entrés en Algérie.
Voila en résumé ce que je peux vous raconter sur ce
camp de concentration d'Algérie dont il n'y a aucune archive.
Mon père aurait pu vous raconter plus, mais malheureusement il
est décédé en 1996.
Je vous envois les photos dans d'autre
messages car je crains de ne pas pouvoir vous envoyer tous ensemble, j'espère
que mon récit vous a plus ainsi que les photos et que bientôt
je pourrai les voir sur votre site.
Je vous salue cordialement et encore toute mes félicitations
pour votre site.
Le
1er février 2003
Un saludo amistoso de Ricardo Rodriguez.
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Aimablement transmises
par Ricardo Rodriguez, ces photos ont été prises par son père
au camp de Bou Arfa (Algérie)
avec un appareil-photo rudimentaire, une "caja de huevos" (boîte
à oeufs) comme il se plaisait à dire.
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