1950: un épisode peu glorieux et trop méconnu : l'opération Boléro - PaprikaPage noire de l’Histoire de France Le
7 septembre 1950, à 5 h du matin, une grande rafle est déclenchée un peu partout en France en vue d’arrêter 404 militants antifascistes.
L’Espagne franquiste suit l’opération de près : dés le 8 septembre la nouvelle des arrestations de la veille paraît dans Arriba, La Vanguardia et le Diario de Barcelona. Parmi les personnes visées par la rafle mais qui y échappèrent on peut noter : Francisco Antón, Santiago Carrillo, Fernando Claudín, Luis Fernández, Ignacio Hidalgo de Cisneros, Enrique Líster, Vicente López Tovar, Antonio Mije, Vicente Uribe. Courant 1951, 13 autres communistes espagnols furent déportés en Corse (dont Sebastián Piera, témoin toujours vivant et actif, voir note 1 ci-dessus). Les 18 et 20 juin 1951, 2 navires polonais emportèrent 57 des déportés espagnols de Corse vers la Pologne, la Hongrie, la Tchécoslovaquie. Le 2 juillet 1951 un autre navire polonais embarqua 54 des déportés espagnols d’Algérie. Pour ceux qui restèrent en Algérie ou en Corse la liberté demeura restreinte longtemps. C’est ainsi que Sebastián Piera et son épouse Trinitat Revoltó durent pointer tous les dimanches à la gendarmerie pendant dix-sept ans ! Peu avant la rafle, le gouvernement avait interdit les publications suivantes : Nuestra Bandera, Lluita, Mujeres Antifascistas, El Obrero Español, Juventud, Solidaridad Española, Partidarios de la Paz, Euskadi Roja. Mundo Obrero. Au moment de la rafle sont déclarées dissoutes et illégales un certain nombre d’organisations dont : le PCE, le PSUC, le PC d’Euskadi, Los Amigos de Mundo Obrero, Las Mujeres Antifascistas, Las Juventudes Socialistas Unificadas de España, Solidaridad Española et l’Amicale des Anciens FFI espagnols, première forme de notre Amicale actuelle. Le
gouvernement qui a commis ces méfaits, en place depuis
juillet 1950,
était présidé par René
Pléven (UDSR : Union Démocratique et
Socialiste
de la Résistance) ; il tomba en mars 1951. Il
comprenait 22 ministres
et 11 secrétaires d’État
répartis comme suit : 9 socialistes (Guy
Mollet, Jules Moch, Pierre Olivier Lapie, Gaston Deferre, Albert
Gazier, Pierre Métayer, Eugène Thomas, Max
Lejeune, Lucien Coffin), 9
MRP (Mouvement Républicain Populaire : Jean
Letourneau, Robert Schuman,
Jean-Marie Louvel, Pierre Pfimlin, Paul Bacon, Pierre Schneiter,
André
Monteil, Robert Buron, Jules Catoire), 8 radicaux (Rassemblement des
Gauches Républicaines : René Mayer,
Henri Queuille, Edgar Faure,
Charles Brune, Paul Giacobbi, Maurice Bourgès-Maunoury,
André
Maroselli, André Morice), 4 PRL (Parti
Républicain de la Liberté :
Maurice Petsche, Antoine Pinay, Louis Jacquinot, André
Guillant), 3
UDSR (outre René Pléven :
Eugène Claudius-Petit et François
Mitterrand). Les responsabilités de ces hommes et partis,
quant à
l’affaiblissement de la lutte contre la dictature en Espagne,
et donc
sa pérennisation, ne doivent pas être
oubliées. Henri Farreny Cet article a été publié dans le Bulletin de l'Amicale des Anciens Guérilleros Espagnols en France |
NOTE DE LECTURE «L’Europa de Franco » L’esquerra
antifranquista i la « caça de
bruixes » a
l’inici de la guerra freda. França 1943-1951. Jordi Guixé i Coromines (publié en catalan, prologue de Ricard Vinyes. épilogue de Josep Benet). Publicacions
de l’Abadía de Montserrat, septembre 2002, 255 p. En septembre 1950, cinq ans à peine après la Victoire contre les puissances de l’Axe, il s’est trouvé un gouvernement français pour vouloir arrêter et expulser de métropole sans jugement des centaines de militants antifascistes étrangers, qui pour la plupart avaient participé activement à la Libération de la France. Le coup de filet policier fut préparé sous le nom de « opération Boléro-Paprika ». Cette opération est le point de départ du livre publié par un jeune étudiant en histoire, catalan, avec les encouragements de deux historiens chevronnés, catalans aussi : Ricard Vinyes [1] et Josep Benet. L’auteur introduit son travail en soulignant que l’opération Boléro-Paprika n’est pas une opération policière anodine. D’abord par son ampleur, mais aussi parce que « [elle] représentait la concrétisation politique de la Guerre Froide sur l’exil ; [elle] représentait l’acceptation de Franco comme chef d’État par l’environnement occidental ; [elle] représentait la collaboration sinueuse entre les polices espagnole et française et les persécutions des républicains espagnols en France par le Servicio Exterior des services secrets espagnols ... ». L’un des mérites de cet ouvrage est de diffuser, en Espagne au moins (le livre semble largement ignoré au Nord des Pyrénées) une documentation inédite ; en particulier, la liste officielle des 404 personnes visées par cette opération ; la liste officielle des 288 personnes effectivement appréhendées (avec quelques précisions sur les lieux d’arrestations, les lieux d’assignation, les conditions d’ « accueil », etc ) ; mais aussi des extraits de correspondances et rapports rédigés par des diplomates, des policiers, des responsables politiques ou administratifs français ou espagnols, qui montrent bien qu’il s’agissait d’asseoir le régime de Franco en frappant la principale base arrière de la lutte antifranquiste. Ce livre confirme l’inanité des prétextes fournis a posteriori à l’opinion publique selon lesquels il s’agissait de démanteler des réseaux de partisans prêts à faciliter l’invasion de la France par l’Armée Rouge ! NB : ni les autorités policières, ni les autorités politiques ne se donnèrent la peine de fournir la moindre preuve. En levant ingratement la main contre la partie de l’exil espagnol la plus engagée contre la dictature franquiste, le gouvernement français parachevait ce que nous appelions lors du colloque de l’Amicale à Toulouse (Université du Mirail, décembre 2004, voir bulletin n° 96) « la 2e non-intervention » : les peuples d’Espagne étaient une nouvelle fois abandonnés. L’exposé de Jordi Guixé appelle quelques observations critiques. Pour ce qui concerne l’opération « Boléro-Paprika » proprement dite, l’auteur prend fortement appui sur le travail original (identification des documents d’archives et analyses) que Phryné Pigenet a publié trois ans auparavant dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine (n°46-2, avril-juin 1999) sous le titre ; « L’opération « Boléro-Paprika » ou la protection des étrangers à l’épreuve de la Guerre Froide » (on peut contacter l’auteur : phryne.pigenet@laposte.net). Cependant l’apport de Phryné Pigenet n’est pas examiné, ni même signalé : son article est à peine cité et trop tardivement (page 157). Quoiqu’il ait été bienvenu d’avoir l’intention de décrire et analyser « Boléro-Paprika » comme une étape-clef du retour en grâce du régime franquiste en Europe, le titre « L’Europa de Franco » est trop peu soutenu par le contenu effectif de l’ouvrage. L’auteur indique, à tort, que la UNE (Union Nacional Española) se constitue après la publication d’un manifeste du Comité central du PCE (Partido Comunista de España) en septembre 1943 (page 62) ; en fait la UNE a été lancée deux ans auparavant ; courant 1942 la police avait déjà dénombré et démantelé des dizaines de comités de la UNE aussi bien en Zone Occupée qu’en Zone Libre [2]. L’auteur écrit que la IVe République française a duré du 6 juillet 1944 au 6 mars 1952 (page 69) ; en vérité ladite République a été abattue par le coup d’état gaulliste du 13 mai 1958. En un surprenant raccourci, qui semble inspiré par des références fréquentes à Santiago Carrillo, l’auteur affirme (page 110) que : « la direction du PCE en France passe aux mains de Jesús Monzón, lequel, en septembre 1941, avait mis en marche le programme de la UNE. Monzón rentra en Espagne, où il destitua Castro García Roza qui avait été placé par le Comité Central à la tête de la délégation d’Espagne. Devant ce changement politique concernant la UNE, le Bureau décida d’exclure Monzón qui ensuite fut condamné à trente ans de prison par un Conseil de guerre à Madrid » ; l’auteur semble méconnaître le rôle réel de Jesús Monzón (et l’extrême animosité de Santiago Carrillo à son égard [3]) tel qu’il est connu selon diverses études et témoignages [4]. Il
eut été intéressant que
l’auteur se penche davantage sur les listes
nominatives qu’il publie. Certains des noms de la liste
publiée de
personnes arrêtées (288) ne figurent pas dans la
liste publiée de
personnes (404) visées par la rafle. Les noms des personnes
visées qui
échappent à la rafle, et les circonstances,
méritaient quelques
commentaires. Henri
Farreny (article publié dans le Bulletin des Anciens Guérilleros Espagnols en France - FFI ) |
[1] Auteur notamment de : « El soldat de Pandora, una biografía del segle XX » qui retrace les combats de Sebastián Piera (voir bulletin n° 98). [2] Voir par exemple, David Wingeate Pike : « Jours de gloire, jours de honte. Le Parti Communiste d’Espagne en France depuis son arrivée en 1939 jusqu’à son départ en 1950 » » (Sedes, Paris, 1984). Cet historien anglo-saxon fut un des tout premiers à consulter la documentation su l’opération Boléro-Paprika, quoiqu’avec un fort préjugé anticommuniste (noter le doux euphémisme : « départ en 1950 »). Voir aussi dans bulletin n° 99, les informations relatives à « L’affaire Reconquista de España », en juillet 1942 en Lot-et-Garonne. [3] Jesús Monzón a été exclu du PCE en décembre 1947 alors qu’il était emprisonné en Espagne depuis juin 1945. En juin 1948 il a été condamné à 30 ans de prison. Il a été libéré en janvier 1959. Après la « transition », le PCE re-légalisé a « réhabilité » Jesús Monzón. Il était déjà mort. [4] Outre l’ouvrage de David Wingeate Pike mentionné ci-dessus, on peut citer « Derrotas y esperanzas, la República, la Guerra Civil y la Resistencia » de Manuel Azcárate (Tusquets editores, Barcelona 1994) et « Jesús Monzón, el líder comunista olvidado por la Historia » de Manuel Martorell (Pamiela, Pamplona, 2000). [5] Sur ces événements de septembre 1950, recommandons aussi l’excellente étude d’Enrique Líster (fils) : « L’interdiction du parti communiste espagnol en France », publiée en 2003, dans une revue allemande (“Beiträge zur Geschichte der Arbeiterbewegung”, n° 3). On peut contacter l’auteur via : enrique.lister@freesbee.fr. |
Abbé Pierre : la reconnaissance des républicains espagnols Début septembre 1950, le gouvernement français déclenche l’opération policière « Bolero-Paprika » : interdiction d’organisations et publications antifascistes notamment celles prétendument proches du Parti Communiste d’Espagne, expulsions de plusieurs centaines d’étrangers (essentiellement des Espagnols) vers la Corse et l’Algérie puis les pays de l’Est. L’Amicale des Anciens Résistants Espagnols, créée en 1945, se voit brutalement dissoute et ses dirigeants traqués, malgré leurs Légions d’Honneur. Parmi les expulsés : une partie de l’équipe médicale de la clinique Varsovie (hôpital Joseph Ducuing par la suite) bien connue des Toulousains. L’Abbé Pierre, alors jeune député (MRP) issu de la Résistance, proteste auprès du gouvernement et exprime sa solidarité aux victimes de la répression. L’Amicale des Anciens Guérilleros Espagnols en France – FFI, qui a repris en 1976 le flambeau de l’Amicale frappée en 1950, n’oubliera jamais la lucidité et le courage de l’Abbé Pierre, son engagement pour la justice et la solidarité.(article communiqué à la presse au moment de la mort de l'Abbé Pierre, le 22 janvier 2007) |