Ce
texte est l’intégralité d’une tribune
publiée dans l’Humanité des débats du 14
novembre 2009.
L’identité
n’est pas un photomaton, c’est une expérience de vie
commune avec des intérêts communs
et la mémoire collective de la population est aussi celle des classes sociales plus qu’on ne veut nous
le faire croire. Je suis française, assumant le hasard de ma naissance d’autant plus que mon grand-
père
maternel, Léon Romano était élève à
l’Alliance Française de Salonique au début du
XXème
siècle,
que l’homme qui m’a élevé, Luis Fernandez,
Républicain espagnol, a défendu mon pays au
risque
de sa vie et que j’ai vécu en Pologne et en URSS où
j’ai perçu que je n’étais pas une
étrangère
comme les autres : le XVIIIème siècle français accompagnait ma jeunesse et ce sont des étrangers
qui
m’ont donnée d’Etre Française et responsable
de mon adhésion à l’idéologie
républicaine. C’est
bien là le sens de mon film « Un 14 Juillet 1939 ».
Ce
film est né d’une collaboration difficile avec Luis
Fernandez dont la règle était « un certain silence
». En 1980, on lui remet 3 carnets de photographies du Camp de Gurs. Il se reconnaît dans la foule
sur 2 clichés. Pouvant ainsi, enfin, faire « la preuve » de sa présence et donc légitimer son
témoignage, il raconte.
Mais
le récit est pour lui difficile, « dressé »
qu’il était par neuf années de participation
à la guerre
(1936-1945) et vingt ans de clandestinité, activement « hors-la-loi » et insoumis au désarmement
général jusqu’à l’âge de 51 ans, en 1965.
En me documentant pendant plusieurs années, je constatais que dans les années 1930, il était
question
de « non-ingérence », au XIXème siècle
d’ « intervention d’humanité »,
aujourd’hui il serait
question
de « droit d’ingérence », «
d’injonctions », d’ingérences
concertées avec le même résultat :
des guerres programmées, des populations civiles en exil et des pays flétris.
Le 27 février 1939, le Maréchal Pétain est nommé ambassadeur de France en Espagne franquiste : il
doit convaincre Franco de ne pas attaquer la France, malgré son alliance avec Hitler et Mussolini…les
déplacés alors encombrent et nous ramènent à la question de l’Ethique en Politique.
Les déracinements sont toujours violents : l’exil économique de mes grands-parents maternels grecs
juifs face au démembrement de l’Empire Ottoman et aux réactions des nationalistes grecs, l’exil
économique
de Charles Tenèze, corrézien montant à Paris
…En étant élevée aux côtés de
Luis
Fernandez,
je découvrais une « diaspora » espagnole avec ses
déplacements incessants d’individus
pris
dans le cortège d’évènements politiques
aléatoires. Les enfants de l’exil, les enfants des
réfugiés
espagnols
de 1939 sont devenus ou nés français, mexicains, et pour
ceux qui étaient réfugiés en «
démocraties
populaires », ils sont polonais, tchèques,
ex-soviétique. Ils se réconfortaient dans des
Centres
Espagnols où le passé commun développait sa
mythologie : le « Retour en Espagne » allait
de pair avec l’avènement des « lendemains qui chantent » et chaque Nouvel An rapprochait chacun
d’une Espagne Républicaine qui serait rétablie.
Le Gouvernement français avant, pendant et après n’a pas choisi vis-à-vis des Républicains
espagnols
et des civils de l’exode la voie d’une Ethique en
cohérence avec l’idéologie du XVIIIème
siècle,
des Droits de l’Homme et de la Laïcité auxquels il
fait référence. Le travail des historiens le
démontre et l’historienne Phryné Pigenet en fait dans ces pages une démonstration.
Et
c’est ainsi que Luis Fernandez ne croyait plus que la «
République Française » ouvrirait la voie au
témoignage républicain espagnol : je n’oublierai jamais son expression de surprise quand il a lu que
mon
projet recevait l’aide du Ministère Français de la
Culture et je marquerai ici ma reconnaissance à
Mmes Coline Serreau et Michèle Ray-Gavras qui m’ont soutenue. Elles n’ont pas vu là un film de
copains,
de famille ou de « mémoire », mais un film politique
qu’il fallait développer, produire et
diffuser de façon professionnelle et qui interrogeait les choix politiques de nos gouvernements à
différentes
époques de notre histoire républicaine. Mais de quelle
République Française s’agit-il : les
souvenirs de mes conversations depuis l’enfance avec mon père, Luis Fernandez, me rapportent qu’il
faisait
toujours la différence entre les choix politiques du
Gouvernement, les « intérêts et la
sûreté »
de
l’Etat et la solidarité d’une opinion publique
agissante. D’ailleurs, et alors qu’il était un
« sans-
papier
» à la Légion d’Honneur, notre famille
recomposée manifestait de la République à la
Bastille
contre la condamnation à mort de Julian Grimau et les exactions de la Dictature qui internait ou isolait
les personnes compromises avec le régime républicain ou dénoncées pour délit d’opinion.
Beaucoup
de citoyens français aidaient les « sans-papiers »
espagnols et les hébergeaient. Ma mère,
Irène
Romano, a rencontré Luis Fernandez dans les années 1950
parce qu’elle hébergeait Cristobal
Errandonea du PC basque espagnol et qu’elle autorisait des réunions du PCE chez elle. Avec
d’autres,
elle se mettait hors-la-loi parce que la citoyenne française
qu’elle était ne pouvait pas se
défaire d’une Ethique en phase avec une certaine idée de son pays.
En
1960 ma mère est arrêtée. Le traumatisme est
d’autant plus fort qu’elle n’est pas
arrêtée pour
l’hébergement
d’espagnols interdits sur le sol français mais pour
espionnage à la solde de la Pologne.
Son non-lieu ne guérira pas ma perte de confiance dans la justice de mon pays, d’autant que le Parti
Communiste
Français est légal, reconnu. L’arrestation de notre
mère était un évènement que Maître
Léo Matarasso, quand je lui posai la question dans les années 1980, qualifiera de « courante pour
cette
époque » de « Guerre Froide ».Luis Fernandez
était présent lors de cette arrestation et fut
embarqué
avec sa compagne. Après un procès, le «
Général Luis » fut expulsé de France et les
témoignages
de résistants gaullistes n’y firent rien. Nous fûmes
accueillis en qualité de réfugiés
politiques par un pays socialiste. Ce n’est qu’en 1965 que Luis Fernandez est admis sur le sol
français.
Il y restera en résidence surveillée jusqu’au
décès de Franco en 1974. Pendant ce temps,
dans les années 1960, l’Espagne dictatoriale de Franco se modernisait grâce aux investissements
étrangers
(dont français) et aux envois de devises
étrangères de son émigration «
économique
».Pendant
ce temps, le régime phalangiste sera peu à peu
accepté de tous puisque l’Espagne entrera
à
l’ONU en 1955 et que le président Eisenhower
défilera aux côtés de Franco en 1959. Et Franco
meurt
en faisant promettre à Juan Carlos, petit-fils d’un roi
déposé, que nul militaire ne pourrait être
poursuivi pour ses actions au service de la dictature.
Le
Régime de Franco était idéologiquement lié
au nazisme et au fascisme, mais la « France » et
l’Europe
de l’OTAN l’ont absout. En 2009, nous voilà face
à une nouveauté très ancienne : le Devoir
de Mémoire. Les gouvernements sont bien en retard sur la mémoire collective et les manuels
scolaires distillent aujourd’hui encore raccourcis et ellipses, non-dits ou amalgames et confusions.
Liberté,
Egalité, Fraternité et Laïcité sont
coupées de leur fondement historique et politique et
deviennent des paroles démagogiques alimentant l’amnésie de nos gouvernants.
Je
reste perplexe, car aussi loin qu’il m’en souvienne,
j’ai été présente à des
commémorations
organisées par des associations comme l’ANACR ou la FNDIRP, je me suis rendue avec mon école
au
Mur des Fédérés de 1871 et au Mont
Valérien. Tout cela me laissait croire à une
continuité
historique
d’évènements pourtant très
différents. La population se souvient des « gueules
cassées »,
des
bombardements sur les villes et les foules de l’exode, elle sait,
bien après, qui a dénoncé et qui a
résisté,
elle sait les ratonnades et les grèves, et les
générations se transmettent l’histoire …
mais
curieusement les témoignages ne passent pas de l’historien aux politiques et alimentent seulement
l’industrie boulimique des images.
La
date du 14 Juillet 1939 est étonnamment illustrée par les
photographies qu’il me reste de mon père
et je me souviens qu’il les regardait attentivement une par une à la loupe et nettoyait de la moisissure
du temps.
Un 14 Juillet 1939 à l’ombre de la Bastille
Par Irène Tenèze, auteur du documentaire sur le Camp de Gurs
Irène Téneze était présente le 11 octobre 2009 à
Montalzat (Tarn-et-Garonne), commune sur
laquelle se trouve la gare (Borredon) par laquelle
transitèrent, en 1939, des milliers de
républicains espagnols envoyés au camp de
concentration de Septfonds tout proche.
Son film a reçu un accueil très chaleureux.
Luis Fernandez (1914-1996), est né dans une
famille de cheminots le 2 août 1914 à Bilbao (Pays
Basque espagnol, jour de la déclaration de la
Première Guerre Mondiale), Sa famille épouse la
cause républicaine dès 1931
et lui-même intègre les
rangs de l’Armée
Républicaine Espagnole
après le putsch du Général
Franco et le déclenchement
de la Guerre d'Espagne.
Puis, pour lui, comme pour
tant d’autres, soldats et
civils, c’est l’exode vers la France et l’internement
dans les camps de concentration créés en 1939,
dans le sud de la France jusqu’à l’invasion nazie de
1940. Jusque là, membre des jeunesses
communistes, il adhère au PCE lors de son
internement au Camp de Gurs.
Il est incorporé dans une Compagnie de Travail
Obligatoire avec ses compagnons de l’exode et
devient bûcheron dans des parcelles forestières. Il
fait partie des fondateurs de l’organisation de la
Résistance des Guerrilleros espagnols
antifranquistes, indépendamment des
organisations françaises et de la M.O.I., avec l’idée
qui anime tous ces combattants de résister en
France pour mieux renverser ensuite le régime
putschiste de Franco.
Suite à son action dans la Résistance Française, il
devient général, est homologué colonel dans
l’armée française et nommé titulaire de la Croix de
Guerre, de la Médaille de la Résistance et Chevalier
de la Légion d’Honneur au titre Etranger (1946).
Il rentre au bureau politique du PCE. L’entrée en
guerre froide et la participation des Espagnols aux
grandes grèves de 1947-1948, se traduisent par une
reprise de la répression contre les Espagnols anti-
franquistes qui culmine avec l’interdiction
définitive du PCE en France (Opération Bolero-
Paprika en septembre 1950). C’est dans ce contexte
que le « Général Luis », arrêté par la DST en 1948,
est assigné à résidence en Corse avec sursis, et
parvient à échapper au coup de filet de 1950 en
s’enfuyant en Pologne où il réside jusqu’en 1956,
avant son retour clandestin en France.
Le 8 novembre 1960, la DST arrête à leur domicile
sa compagne, française, sous l’inculpation
d’espionnage pour le
compte de la Pologne et «
tombe » sur lui qui avait
évité tant de pièges. Il est
incarcéré pendant 6 mois à
la prison de la Santé et son
procès aboutit à une
expulsion vers les
Démocraties Populaires de
Tchécoslovaquie et de
Pologne. Sa compagne a droit, en 1965, à un non-
lieu après des années de "surveillance". Forte de
l’enfant français qu’elle a eu avec lui et de la
situation de santé de Luis Fernandez, elle obtient
du Ministre Roger Frey son retour sur le territoire
français en 1965. Il vivra en résidence surveillée
jusqu’au décès du dictateur Franco.
N’étant plus soutenu matériellement par l’appareil
du PC d’Espagne avec lequel il est en désaccord, il
travaille comme employé de bureau dans une école
privée, le Cours Dutilleul avant d’obtenir une
modeste pension de retraite des Administrations
française et espagnole. Il n’a jamais renoncé à sa
nationalité espagnole. Il est décédé le 17 février
1996 et a été inhumé au cimetière du village de
Chars, près de la ville de Pontoise.
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