Documentaire
: "Vivre l'utopie"
Les
impénitents
PAR JEAN-CLAUDE GUILLEBAUD
En France,
au Mexique ou au Canada, les auteurs de ce film ont retrouvé une
trentaine de survivants des mouvements anarchistes qui voulurent inventer
une nouvelle société dans l'Espagne d'avant-guerre. Soixante
ans après, leur foi est demeurée intacte
On
enrage de voir un si mauvais film sur un si magnifique sujet. Question
: peut-on encore faire de la télévision comme il y a trente
ans ? Montage laborieux, interviews scolairement saucissonnées,
illustrations sonores médiocres et récit d'ensemble assez
obscur : ce documentaire espagnol sur les anarchistes évoque je
ne sais quelle filmographie amateur. Il paraît si kitsch et maladroit
qu'à la longue, on finit par être fasciné. Un peu d'émotion
passe malgré tout, mais c'est comme par mégarde. C'est cette
émotion particulière que communiquent parfois les travaux
d'autodidactes où se devinent tout à la fois l'application
et la déveine. Le sujet, pourtant, mérite que l'on passe
sur ces imperfections.
En Espagne, de 1909 à
1938, a bourgeonné toute une série de mouvements anarchistes
à qui l'histoire, ici et là, a permis de passer à
l'acte. Je veux dire qu'à la faveur des soubresauts de la jeune
république espagnole, puis de la guerre
civile de 1936-1938, des organisations révolutionnaires non-marxistes
comme la CNT (Confédération nationale du Travail) ont agi
in concreto. Elles ont, dans tel ou tel village, réorganisé
la production, aboli la propriété et l'argent, amorcé
une vraie révolution sexuelle, mobilisé des assemblées
politiques quasi permanentes et surtout créé
des milices fondées sur l'idée de centuries démocratiques
(dix groupes de dix combattants) dirigées par des chefs provisoires
et élus. Bref, dans la Catalogne et l'Andalousie des années
20 et 30, une véritable utopie libertaire s'est incarnée,
a été mise durement à l'épreuve du réel,
y compris celle, redoutable, de la guerre
civile.Cette utopie en action sera, comme on le sait, combattue sans pitié
par les marxistes orthodoxes, avant d'être balayée par la
victoire du franquisme.
Pour nous Européens,
ce laboratoire, ces expériences singulières de Barcelone
ou de Cadix restent un point aveugle, une zone d'ombre qui s'est trouvée
assez largement occultée par les récits historiques de la
guerre civile proprement dite, préfigurant
la lâcheté européenne et le triomphe hitlérien.
En dehors de l'Espagne,
on a fort peu sondé et examiné rétrospectivement ces
tentatives de quelques semaines qui voulaient concevoir une humanité
nouvelle et à qui l'histoire a en quelque sorte coupé la
parole. |
On peut s'en
faire une idée en lisant ces pages de George Orwell (engagé
volontaire dans le POUM) décrivant l'ambiance de la Barcelone anarchiste,
avec ces dizaines de journaux et revues révolutionnaires vendus
sur les ramblas, cette effervescence prometteuse et ces enthousiasmes populaires.
On comprend bien quelle ignorance les auteurs de ce film ont voulu combler.
Le projet, en soi, était formidable. En France, au Canada ou au
Mexique, ils ont retrouvé une trentaine d'acteurs et de témoins
de cette période. Des anarchistes vieillis mais à la foi
révolutionnaire toujours vibrante. Ces survivants ont accepté
de revenir spécialement dans l'Espagne démocratique de cette
fin de siècle pour témoigner. En parallèle, des documents
d'époque certains sont saisissants permettent d'illustrer
un récit de ces événements dont le moins qu'on puisse
dire est qu'ils furent chaotiques.
La maladresse de la réalisation,
heureusement, est sauvée par l'expressivité des visages.
Ce sont eux que l'on scrute passionnément tout au long du film.
Soixante an-nées après, ils sont ridés et comme sculptés
par l'épreuve de l'exil, mais dans les regards brûle manifestement
la même flamme. Hommes et femmes racontent donc avec une fièvre
intacte cette extraordinaire et fugitive refondation de la
société dans l'Espagne misérable et inégalitaire
d'avant-guerre. Contre la pudibonderie catholique,
les anarchistes inventèrent le naturisme et l'éducation sexuelle
; contre l'irrationalisme superstitieux, ils exaltèrent la raison
et la connaissance. Contre l'esthétisme décadent, ils lancèrent
ce qu'ils appelaient le roman idéal, c'est-à-dire facile
à lire et combatif. Contre le moralisme machiste et la famille autoritaire,
ils tentèrent de libérer les femmes et de fonder la famille
universelle, où tous s'occupaient des enfants de tous. Dans cette
efflorescence de changements et d'inventions, il y eut plus que de l'utopie.
Bien qu'ils fussent tôt balayés et massacrés
par la gauche et la droite ces anarchistes-là ont préfiguré
sur bien des points des révolutions quotidiennes dont nous sommes
les héritiers directs.
Quel dommage que les auteurs
de ce film n'aient pas songé à interroger les survivants
sur la réalité paradoxale d'aujourd'hui, celle, libérale-libertaire,
qui prétend curieusement marier la victoire de la liberté
individuelle et celle, extravagante, de l'argent roi... |
VIVRE
L'UTOPIE - Réalisation : Juan Gamero, F. Rios, Mariona Roca et Mitzi
Kotnik Production : TVE
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